« Une faim de démocratie ! » Pouvons-nous décider ensemble de ce que nous mangeons à l’échelle locale ?  

Marine Hibon, associée maraîchère chez la Ferme des 7 chemins, un GAEC local et diversifié à Plessé, France. Photo : Adèle Violette.

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À l’heure où un nouveau cycle municipal s’ouvre en France, il apparaît essentiel de saisir cette dynamique pour replacer l’alimentation et la citoyenneté au cœur des territoires.

La question alimentaire ne peut plus rester cantonnée au seul secteur agricole. Elle doit devenir un sujet de débat public. Elle touche directement à la santé, aux paysages et au cadre de vie. Il s’agit donc ici de reprendre le pouvoir d’agir sur le système alimentaire et de sortir du simple acte d’achat.

Comme le souligne le 5ᵉ rapport annuel de Terre de Liens, « la souveraineté alimentaire ne se limite pas à un enjeu de balance commerciale : elle constitue un droit politique fondamental, celui de décider collectivement de ce que nous produisons, de ce que nous mangeons et de la manière dont nous prenons soin des terres qui nous nourrissent ».

Rédaction : Pauline Petit.

A chaque problème des solutions : les stratégies innovantes mises en place par les collectivités

Graphique : Territoires Fertiles

Avant de « passer à table » et d’évoquer les solutions mises en place localement, il convient d’identifier les principaux verrous de cette transition. En France, la démocratie alimentaire et la transition agroécologique sont encore aujourd’hui freinées par l’héritage d’un modèle agricole construit depuis les années 1950 et fondé sur le productivisme, l’industrialisation et l’ouverture aux échanges extérieurs.

Cette industrialisation s’est accompagnée d’une spécialisation des territoires, réduisant progressivement la diversité des productions destinées à l’alimentation des populations locales. En 2020, près de 70 % de la production agricole était ainsi orientée vers l’agro-industrie — plutôt que vers l’alimentation locale — et mobilisait à elle seule 75 % de la surface agricole utile (SAU).

Les représentants de ce modèle occupent encore une place prépondérante dans les espaces décisionnaires car le mode de scrutin des élections professionnelles agricoles reste particulièrement inégalitaire : la liste arrivée en tête obtient d’emblée la moitié des sièges du collège des chefs d’exploitation — et donc la présidence — avant de se voir attribuer une part supplémentaire des sièges restants à la proportionnelle. Ce fonctionnement limite fortement la représentation des syndicats minoritaires, et restreint ainsi leur capacité à peser dans les espaces où se définissent les choix de production, l’accès et l’usage du foncier, ou encore la diversité des cultures et des produits d’un territoire.

Dans ce contexte, l’émergence de revendications citoyennes tend toutefois à faire contrepoids en déplaçant le débat vers la sécurité de notre alimentation. Certains élus parviennent même à contourner le corporatisme agricole en déplaçant le débat sur la santé, justifiant ainsi la participation de citoyens et citoyennes et d’acteurs de la société civile. 

Ils innovent, inventent et proposent de nouvelles formes de coopération pour bénéficier de l’appui, des compétences ou encore des moyens présents à différentes échelles. 

Plantation de haies par des enfants en coopération avec la chambre d’agriculture et l’association ARBALA. Crédit : Adèle Violette

Des initiatives reposant sur des coopérations multiples

Orienter les usages des terres agricoles : vers une stratégie foncière  

Face aux enjeux alimentaires, environnementaux et territoriaux, la maîtrise du foncier agricole apparaît comme un levier central de l’action publique.

À l’échelle intercommunale — plus pertinente pour mobiliser des moyens et coordonner les politiques — plusieurs outils permettent de protéger et de structurer ces espaces. Les zones agricoles protégées (ZAP) contribuent à sanctuariser les terres face à l’urbanisation, tandis que les périmètres de protection des espaces agricoles et naturels périurbains (PAEN) offrent un cadre plus robuste, capable de freiner la spéculation foncière et de sécuriser durablement les usages agricoles.

Au-delà de la seule protection, ces dispositifs ouvrent la voie à une véritable stratégie territoriale : orienter les terres vers des productions répondant aux besoins locaux, favoriser l’installation de nouvelles activités agricoles – comme le maraîchage -, soutenir la diversification des cultures et rapprocher producteurs et consommateurs.

À l’inverse, lorsque ces dispositifs sont peu développés ou absents, les dynamiques citoyennes peuvent prendre le relais et jouer un rôle moteur. A Pussay, les habitants se mobilisent depuis maintenant plusieurs années autour des questions alimentaires. Une Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) y est active, tandis que des collectifs de parents d’élèves travaillent sur l’approvisionnement de la restauration collective. Pour ces habitants, l’alimentation dépasse la seule question agricole : elle touche aussi au paysage, à l’environnement, à la santé et à la qualité de vie locale.

Visite de l’atelier maraîchère de la Ferme des 7 chemins, qui approvisionne la cantine scolaire locale de Plessé. Photo : Adèle Violette.

Les PAT : structurer et piloter la transition alimentaire

Les Plans Alimentaires Territoriaux (PAT) constituent également de nouveaux espaces de dialogue visant à réunir l’ensemble des acteurs du système alimentaire autour d’un objectif commun : faire évoluer les systèmes agricoles locaux. L’État place ces dispositifs au cœur de la politique alimentaire française, avec l’ambition de couvrir 80 % du territoire d’ici 2030.

Cependant, cette volonté s’accompagne d’un désengagement progressif des moyens financiers et humains alloués. En déléguant la mise en œuvre de la politique alimentaire sans fournir les ressources nécessaires, l’État fragilise le déploiement des PAT.

Face à cette situation, de nombreuses collectivités territoriales développent des stratégies fondées sur la coopération entre acteurs et entre territoires. Certaines initiatives locales témoignent ainsi d’une capacité d’innovation pour maintenir et renforcer la dynamique des PAT.

Par exemple, le PAT du Pays des Châteaux a mis en place un conseil de l’alimentation réunissant une grande diversité d’acteurs, y compris des habitants, afin de favoriser une gouvernance plus participative.

De son côté, le Multipôle Nancy Sud Lorraine a créé un observatoire du foncier destiné à aider les collectivités à mieux valoriser leurs terres agricoles et à soutenir l’installation de jeunes agriculteurs. Cette initiative est co-portée par Terre de Liens Lorraine, le département, la SAFER Grand Est et la Chambre d’agriculture de Meurthe-et-Moselle.

Travail de réflexion entre élu.e.s, citoyen.ne.s, agriculteur.ices, autour du développement agricole territorial. Photo : Adèle Violette

Reste une question centrale : comment passer de ces expériences locales à des transformations plus systémiques ?

Une transformation globale suppose avant tout un changement d’échelle. Conscients des limites de l’action locale face à l’ampleur des transformations à déployer, les élus engagés dans ce type de démarches cherchent à s’organiser en réseau et à partager leurs expériences afin d’inspirer d’autres communes. Avec plus de 35 000 communes en France, chaque territoire constitue une opportunité d’expérimentation.

Porté par la ville de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes), qui a elle-même mis en place une ferme en régie municipale pour approvisionner sa restauration collective avec 100 % de légumes bio, le réseau des fermes publiques en est un bon exemple. Il a pour vocation de fédérer les collectivités qui se lancent dans la production agricole, dans le but d’approvisionner leur restauration collective en alimentation durable, locale et de qualité. A ce jour, il en existe une cinquantaine répartie sur tout le territoire français.

L’enjeu est de multiplier les initiatives pour démontrer qu’il ne s’agit pas d’expériences isolées, mais bien d’innovations reproductibles, porteuses d’un véritable potentiel transformateur. Ces initiatives – et bien d’autres portées par des collectivités – sont recensées au sein de la plateforme Récolte.

La carte des fermes maraîchères portées par des collectivités. Crédit : Terre de Liens.

Sur un autre registre, les Greniers d’Abondance en partenariat avec le Basic, la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique et Terre de Liens ont créé un outil numérique, Territoires fertiles, permettant à tous et toutes d’évaluer la capacité de leur territoire – et plus précisément de leur commune – à répondre aux besoins alimentaires de la population

A titre d’exemple, la métropole de Montpellier obtient un score de 4/10 pour l’indicateur « maillon Production » : La production est nettement insuffisante pour couvrir la consommation des habitant.es et les pratiques agricoles sont moyennement favorables à la biodiversité. Seuls 2% pourraient être nourri par les terres agricoles du territoire, dans le cadre du régime alimentaire actuel et des orientations agricoles du territoire (majoritairement viticole). Et en l’espace de 30 ans, elle a perdu près de 77% de ses fermes… Il est donc plus que nécessaire de prendre la mesure des possibilités qui s’offrent aux communes pour agir et faire des choix éclairés. 

Carte évaluant la capacité d’un territoire à produire une alimentation répondant aux besoins des habitants de son territoire. Crédit : Territoires Fertiles

C’est précisément dans cet espace, entre diagnostic lucide et capacité d’action, que s’inscrivent les dynamiques locales de transition.

Ainsi, comme une graine qui se fraye un chemin malgré les obstacles, les initiatives locales en faveur de la transition alimentaire continuent d’émerger dans un contexte particulièrement contraint : disparition des exploitations agricoles, dégradation des écosystèmes, enjeux sanitaires croissants et persistance d’un système agro-industriel dominant.

Et pourtant, partout sur les territoires — en France comme en Europe — des formes de résistance et d’innovation se développent. En s’appuyant sur les ressources, les savoir-faire et les complémentarités locales, ces initiatives montrent qu’il existe d’autres voies possibles. Elles rappellent surtout que la transition alimentaire se construit collectivement, à la croisée des collectivités, des agriculteurs, des associations et des citoyens.

Mises bout à bout, elles dessinent progressivement les contours d’un modèle alimentaire plus résilient, plus démocratique et plus ancré dans les territoires.

L’association ARC2020 fait partie de la coalition qui porte l’ICE « Good Food For All », initiative citoyenne européenne qui revendique l’alimentation comme droit humain pour tous. Cliquez ici pour en savoir plus.

 

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About Pauline Petit 4 Articles

In her role as Acting Coordinator of the Rural Resilience Project, Pauline is deeply committed to advancing the agroecological transition of rural territories, promoting the right to food, and building a fairer and more sustainable food system. She firmly believes that meaningful transitions happen through the sharing of knowledge and skills, education, and collective learning. Pauline regularly delivers training on energy and agricultural challenges. Before fully dedicating herself to agriculture, she gained hands-on experience in the agricultural sector and worked as a project developer in renewable energy—an interdisciplinary path that now informs her holistic approach to food and energy transitions.