Une Université Paysanne pour conjuguer les savoirs et le pouvoir d’agir des territoires ruraux

Naissance d’une idée : Thierry Lohr (centre) participe à la rencontre européenne 2024 à Grzybów en Pologne. Photo: Kinga Treder

Et si la pièce manquante de la transition agroécologique était l’intelligence collective à l’échelle européenne ? Thierry Lohr, 5ème adjoint au sein de la mairie de Plessé (44), partenaire du projet « Rural Resilience » porté par l’association ARC2020, présente dans cet article la genèse d’une idée. 

Rédaction : Thierry Lohr

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Je me souviens très bien où ça a commencé. C’était un soir de fête, à Grzybow, le premier décembre 2024, dans l’effervescence de la dynamique européenne animée par ARC2020 autour de la résilience rurale. Et depuis, j’ai une idée en tête. Une idée qui ferait atterrir 5 années de travaux et de rencontres à travers l’Europe dans une infrastructure vivante d’apprentissage, d’action et de transformation des territoires. Une idée qui rayonnerait depuis Plessé, et qui s’inscrirait dans notre expérience démocratique citoyenne et notre PAAC (Politique Agricole et Alimentaire Communale). Une idée en réponse aux crises agricoles, climatiques et démocratiques.

Cette idée, c’est l’Université Paysanne.

Une réponse aux grands défis ruraux contemporains

Depuis des années tout le monde parle de « transition agricole », mais pourtant on ne la voit pas advenir. La situation s’aggrave de façon inexorable. Les réponses aux crises actuelles ne sont pas à la hauteur des enjeux ; les politiques agricoles européennes, insuffisantes, descendantes et déconnectées du terrain, nous laissent nous, acteurs ruraux, seuls face à des défis majeurs.

Moi par exemple, en tant qu’élu local à Plessé, je suis confronté tous les jours à ces questions très concrètes : installer des agriculteurs, préserver le foncier, maintenir les fermes vivantes et viables, permettre à chacun de se nourrir correctement, adapter nos pratiques et notre territoire au changement climatique, etc.

Et c’est là qu’arrive ARC2020. Intéressée par la gouvernance démocratique que nous avons mise en place ainsi que par notre PAAC (Politique Agricole et Alimentaire Communale), l’association est venue à Plessé en 2022 . Et depuis elle nous trimballe à travers l’Europe. 

La pièce manquante … Fin 2022, lors de la rencontre européenne inaugurale à Plessé (44), Thierry participe à la recherche de réponse à une question complexe : La transition, c’est quoi, pour vous ? Photo: Hannes Lorenzen

Faire ensemble plutôt que subir

Ce qui m’a marqué dès les premières rencontres européennes (« Gatherings ») organisées par ARC2020, c’est l’énergie créatrice. Quand des gens très différents – agriculteurs, chercheurs, artistes, élus, citoyens -, de tous les pays, décident de travailler ensemble, il y a une espèce de pédagogie du faire ensemble qui décuple la créativité. On sort du modèle classique où quelques experts certifiés parlent et les autres écoutent. Ici, chacun apporte quelque chose. Chacun est légitime. Chacun est expert en tant qu’usager, que praticien. Et ça permet d’accélérer la réflexion, parce que les idées circulent plus vite, s’adaptent et se transforment.

Avec ARC2020 nous construisons une forme de réseau vivant entre territoires. Ce qui fonctionne chez nous peut inspirer ailleurs. Et inversement, nous apprenons énormément des autres.

Cette dimension de réseau est fondamentale dans l’idée d’Université Paysanne. Elle implique de partir des réalités vécues et s’appuie sur l’idée que les savoirs qui sont déjà là, dans les fermes, les cuisines, les coopératives et les territoires, s’enrichissent par la transmission et la co-construction. L’Université Paysanne, c’est l’espace où ces savoirs se rencontrent, se confrontent, s’enrichissent. On y parle de souveraineté alimentaire et de relocalisation des systèmes alimentaires, d’accès à la terre et de transmission des fermes, de préservation des semences et de biodiversité cultivée, de modèles économiques agricoles viables et de résilience face à l’effondrement écologique… mais surtout, on en parle à partir du vécu, du concret.

Et quand un agriculteur polonais partage une solution avec un maraîcher breton, quand un élu allemand échange avec un collectif français, on crée de l’intelligence collective à l’échelle européenne.

« Ici, chacun apporte quelque chose » : Atelier au sein de la rencontre européenne 2025 à Plessé. Photo: Adèle Violette

Un projet politique

Cette idée d’Université Paysanne atterrit à Plessé parce qu’on a un lieu : le Château de la Roche, un ancien hôpital que la commune est prête à mettre à disposition pour le projet. Elle atterrit à Plessé aussi parce que la commune est au cœur de tout un écosystème d’acteurs de la transformation agroécologique. Enfin, elle atterrit à Plessé parce qu’on y a mis en place une démocratie qui implique les habitants, et que cette fameuse transition doit nécessairement être démocratique.

Il est donc très clair que l’Université Paysanne n’est pas neutre. C’est un projet profondément politique, au sens noble du terme. C’est un projet qui fait la démonstration que les communes et les territoires ruraux en général peuvent être des lieux de transformation puissants. Il redonne une place centrale aux campagnes, non pas comme espaces en déclin, mais comme laboratoires d’avenir.

À Plessé, nous avons déjà montré avec notre PAAC qu’une commune peut agir sur le foncier, sur l’installation, sur les circuits courts. Mais pour que cela fonctionne, la posture des élus doit changer. Ils ne doivent plus être uniquement des gestionnaires, ils doivent apprendre à devenir des animateurs de dynamiques collectives. Notre responsabilité d’élus c’est de créer les conditions pour que les acteurs se rencontrent, coopèrent, expérimentent. C’est d’assumer une forme de plaidoyer politique. Et c’est de remettre de la démocratie là où elle a souvent disparu.

Et l’Université paysanne s’inscrit dans cette démarche.

De l’idée à la structuration

L’intuition de départ est qu’il y a une pièce manquante à l’écosystème local des acteurs de la transition agroécologique qui expliquerait pourquoi elle tarde tant à advenir. Et que cette pièce manquante ce serait un lieu où on pourrait tous se retrouver, se côtoyer, resserrer les liens, potentialiser notre action. Un lieu qui deviendrait un espace de transmission et de production de savoirs, de savoirs-faire et de savoirs-être au service d’une agroécologie paysanne vivante, transformatrice et émancipatrice.

Notre proposition est donc tout simplement de mettre un outil au service d’un écosystème d’acteurs déjà présents sur le territoire, et pas de créer une structure supplémentaire. Ces acteurs nous les avons auditionnés dès le mois d’octobre 2025. Il s’agit des acteurs de l’installation – transmission ( CAP44, GAB, Atelier Paysan, CIVAM, lycée agricole ISSAT, Étable Nantaise…), de la transformation (Université des sciences et des pratiques gastronomiques, cantine de Plessé, La Boîte Ensemble Bâtissons l’Emploi…), des filières (races locales, semences paysannes), de l’environnement (Syndicat de bassin versant, fédération de pêche…) etc. Nous les avons ensuite réunis avec d’autres acteurs venus de toute l’Europe à la fin novembre, pour préfigurer ce que pourrait être cette Université Paysanne.

Cette rencontre européenne 2025 a été un moment charnière qui a vu naître un collectif prêt à embarquer dans l’aventure. J’ai senti que ce projet pouvait devenir réalité ! En revanche, de l’aveu de tous, aucun n’est en capacité de le porter et ils comptent sur la commune pour continuer à animer et à piloter cette dynamique. Un pilotage communal qui a lui aussi ses fragilités, dont notamment le projet politique de la municipalité, qui dépend des élections…

Mais aujourd’hui nous avons déjà un bilan à présenter. Nous avons réussi à poser les bases d’une Université Paysanne ancrée localement et connectée à d’autres territoires, capable de faire circuler savoirs, pratiques et solidarités, et à :

  • fédérer un collectif d’acteurs locaux et venant de plusieurs pays et créer des liens durables entre structures et entre territoires
  • faire émerger des contenus et des thématiques structurantes (installation-transmission, foncier, semences, coopérations, alimentation, etc.)
  • partager l’idée d’Université Paysanne à l’échelle européenne (« FarmErasmus »)

Il s’agit maintenant de passer à l’étape suivante ! Parce que, en toute modestie, ce projet pourrait bien être la pièce manquante pour concrétiser la transition agricole et alimentaire en France et en Europe !

Un collectif prêt reprendre collectivement le pouvoir d’agir sur nos territoires et notre avenir : Participants à la rencontre européenne 2025 à Plessé. Photo: Adèle Violette 

Reconstruire du commun

La raison d’être de l’Université Paysanne est toujours en cours de rédaction. Mais on peut dire déjà que l’objectif est de favoriser l’émergence de modèles agricoles et culturels respectueux du vivant, des écosystèmes et des territoires :

  • en soutenant l’installation paysanne, la transmission des fermes et la relocalisation des systèmes alimentaires
  • en nourrissant les dynamiques de démocratie et d’implication citoyenne, de coopération locale et de souveraineté territoriale
  • en transformant la façon d’habiter le territoire, à l’écoute des besoins du vivant et des populations, en faveur de la biodiversité et de la restauration des écosystèmes, et en conscience de l’épuisement des ressources, de la pollution généralisée et du changement climatique
  • en mettant en réseau, en faisant dialoguer et en capitalisant les expériences du local au global grâce notamment à un programme FarmErasmus qu’on pourrait mettre en place.

Au fond, ce que nous faisons avec l’Université Paysanne dépasse la question purement agricole. Nous travaillons à reconstruire du commun. Nous redonnons du sens à l’action collective. Et c’est peut-être là le véritable enjeu de l’Université Paysanne : reprendre collectivement le pouvoir d’agir sur nos territoires et notre avenir.

Thierry Lohr est élu à Plessé (44) et partenaire du projet « Rural Resilience » porté par l’association ARC2020.

Après cet article

Un avenir à co-construire – Rencontre européenne ARC2020 en Loire-Atlantique

Extrait de livre | La politique agricole et alimentaire communale – PAAC – de Plessé

Evènement | Face aux problématiques urgentes, aller vite mais pas trop vite

En anglais

Rural Resilience Gathering | Knowledge is the Power to Shape our Rural Futures Together

The Power of Three – A Weimar triangle for rural Europe

Marburg Gathering | Building Bridges for Future-Proof Food Systems

Investing in the Next Generation – When local politics takes on the school canteen 

France | The Ag Coop that Shares More than Machinery

Could a Rustic Cow Reshape Local French Food Systems?