Nos campagnes en résilience | C’est à nous d’inventer le changement social 2

Photo © Lemore Samuel / La Ferme du Buis Sonnant

Marion et Benjamin sont les 2 associés du GAEC La Ferme du Buis Sonnant à Plouguernével (22). L’élevage des porcs et des vaches laitières, la transformation sur place … mais aussi les réflexions autour du changement social. En allant à la rencontre de ces acteurs ruraux qui expérimentent la transition socio-écologique, l’équipe Nos Campagnes en Résilience souhaite valoriser leurs propositions. Nous vous invitons donc à découvrir la deuxième partie de leur rencontre avec Valérie Geslin.

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Nos campagnes en résilience | C’est à nous d’inventer le changement social 1

« Ce qui nous anime, c’est de nourrir nos voisins mais pas le monde »

Chez Marion et Benjamin, à La Ferme du Buis Sonnant, le lait est transformé sur place en fromage, en Gwell… Les porcs sont envoyés dans un abattoir puis découpés par un boucher de la région. La question des abattoirs est récurrente pour les éleveurs. Une problématique que les éleveurs de ce territoire ont résolu en créant un projet d’abattoir coopératif sous une forme de SCIC.

Les produits de la ferme sont vendus soit à la ferme, sur les marchés locaux, dans des petits magasins de proximité (biocoop, épicerie solidaire, épicerie de producteurs associés…), à l’école du village et sous forme de paniers proposés par plusieurs producteurs sur internet : « Les clients commandent jusqu’au mercredi soir, on prépare tous nos produits, on se retrouve tous les producteurs tous les vendredis à 14 heures on dispatche et ceux qui sont « ferme dépôt » récupère les paniers pour les clients le soir ».

Photo : La Ferme du Buis Sonnant

Les réseaux : entre engagement, implication et temps de travail

Marion : « On a pris beaucoup d’adhésion dans différentes structures que ce soit l’union des bretonnes pie noires, l’association des paysans producteurs de Gwell mais aussi le GAB, la confédération paysanne, l’abattoir, l’épicerie Folavoine, le Syndicat des porcs blancs de l’ouest. On a aussi des adhésions dans d’autres associations hors agriculture ».

Benjamin : « Le réseau a été capable de se mobiliser pour que nous puissions nous installer. Sans ce réseau, nous n’aurions pas réussi. On en est là grâce au réseau donc on s’implique. On essaie d’y mettre de l’énergie mais on a un vrai questionnement sur l’implication syndicale et le bénévolat des agriculteurs en plus de leur temps de travail. En quoi ce n’est pas du temps de travail ? Si on inclut notre implication dans notre temps de travail, je vais arriver à 70 heures de travail. Il faut qu’on arrive à bouger ces choses-là. Il faut peut-être être indemnisé pour faire du temps bénévole, ou trouver d’autres solutions ».

La question du bénévolat est fréquemment soulevée au sein des associations et des réseaux. L’engagement militant atteint-il ses limites ? Le monde associatif doit-il se réinterroger sur ses modes de fonctionnement ? Ces réflexions sont-elles partagées avec le monde de l’économie sociale et solidaire pour trouver de nouvelles formes ? Des pistes à explorer en coopération avec d’autres secteurs d’activités.

Photo : La Ferme du Buis Sonnant

Le poids des représentations, parfois lourd à porter

Marion : « Quand on a pris deux semaines de vacances la première année, on avait des réflexions. Au niveau social, sociologie, le poids ce n’est pas possible…si on commence à faire cela entre nous agriculteurs, s’inciter à bosser plus et pas prendre de vacances. On est en train de se mettre une balle dans le pied tout seul dans la transmission de nos outils. L’image du travail agricole, c’est y être tous les jours. Dans notre parcours d’installation, il y a des formations obligatoires et on se retrouve avec des gens qui n’ont rien à voir avec ce que nous on va monter et le nombre qui ont dit « je sais bien je m’installe, les vacances, c’est fini ! ». C’est évident que tu n’en auras pas si avant, tu es persuadé que tu n’en auras pas. Etant donné qu’il y aura toujours du boulot sur une ferme, tu ne te dégageras jamais de temps pour pouvoir prendre des vacances. Nous, on a pris le truc à l’envers, nous avons envie d’avoir des vacances donc on met des choses en place, un contrat avec Biolait par exemple.

Benjamin : « Il y a les vacances, et il y a la rémunération. Nous on a pensé, on veut rembourser le prêt, c’est obligé, on va se tirer un salaire et après on va voir comment on va payer les charges ».

Les représentations mènent la vie dure aux nouveaux paysans qui aspirent à plus de temps libre, à une vie faite non plus seulement de travail mais aussi de loisirs. Le temps où le paysan passait tout son temps à la ferme est révolu, que l’on se le dise et que l’on le fasse savoir.

Photo : La Ferme du Buis Sonnant

« Il est où le patron ? »

La question des femmes dans l’agriculture a encore du chemin à faire pour trouver sa place et surtout être reconnue. Les anecdotes ne manquent pas sur le sujet, Marion s’en remémore une autour de la réparation du tracteur.

Marion : « Il y a une personne qui est venue réparer le tracteur et il dit il est où le patron ? Et j’ai dit oui je suis là. Oui mais là c’est pour parler tracteur. J’ai dit mais allez-y, je peux vous comprendre. Il a répondu ah bon d’accord. Il m’a expliqué tout ce qu’il y avait sur le tracteur. Mais pour lui, c’était inimaginable que je fasse moi aussi du tracteur. D’autres réflexions que j’ai eu par rapport au tracteur « je trouve que des filles au tracteur, ce n’est vraiment pas joli ». Moi, cela ne me dérange pas alors j’ai continué en fait.

Photo : La Ferme du Buis Sonnant

C’est à nous d’inventer le changement social

Benjamin : « On essaie de mettre en valeur qu’on est en bio, on est vu comme un système alternatif. On essaie de ne pas être des intégristes. C’est comme cela que l’on nous définit à la chambre d’agriculture ».

Marion : « Nous sommes des systèmes exotiques, ce sont les inséminateurs qui nous appellent comme cela. Alors que nous sommes des races locales et anciennes, c’est marrant ».

Benjamin : « Nous ne sommes pas des modèles. On est des exemples qui existent et qui fonctionnent et on n’est pas là pour cracher sur les autres. C’est maintenant à nous d’inventer le changement social pour qu’il y ait des installations. Je sais que je chahute les gens notamment dans la façon de m’exprimer parfois je suis vindicatif sur ces positionnements politiques agricoles sans remettre en cause ce que font les gens. J’espère que nous garderons cette intelligence de respect.

Les mots pour qualifier ces nouvelles initiatives d’agricultures ne manquent pas. Pas toujours gratifiants et parfois même stigmatisants, ces mots démontrent la difficulté de l’acceptation des différences. Les paysans ont beaucoup de courage et de volonté pour affronter ces regards, ces jugements faits parfois par leurs propres pairs.

Photo © Lemore Samuel / La Ferme du Buis Sonnant

« Notre idée est de décloisonner l’agriculture »

Benjamin : « Notre idée est de décloisonner l’agriculture, de ne pas rester trop entre nous, ce qui parfois est difficile à comprendre. Si on veut faire bouger les mentalités, ce n’est pas en restant entre nous. C’est plutôt quand on est à la CUMA quand il y a des circuits longs et des circuits courts, des bios et des pas bios, c’est là qu’on arrive à montrer notre façon de faire. Nous voulons aussi décloisonner avec le culturel, faire entrer les gens, faire des évènements sur la ferme c’est aussi un autre moyen de faire venir à la ferme. On a besoin de décloisonner, on ne le fait pas assez. On est dans différents autres mondes. On a vite fait de rester dans l’entre soi. Si tu ne mets pas d’énergie à ressortir de ce truc-là, c’est compliqué. »

Marion : « A force de le faire, tu crées une habitude et t’arrives plus facilement à aller vers les autres. »

Benjamin : « Les petits déj bio, les gens viennent prendre un petit déj à la ferme. Il y a tous types de gens. Sur le marché nous ne sommes pas avec les autres paysans bio et c’est bien. Cela n’est pas toujours bien perçu car cela peut être perçu comme « ils veulent se démarquer ». On est là pour dire on veut bien être là pour faire le lien entre ces mondes.

Nos invendus sont donnés aux restos du cœur. On est content même si on est conscient que c’est la béquille sur un système qui ne fonctionne pas. Si on vend moins cher nos produits, on entre dans la précarité et donc on va venir à l’épicerie sociale car on ne pourra plus vivre de notre métier. Ce n’est pas logique de concevoir l’économie sociale comme cela. Il y a un truc qui m’échappe dans le modèle ».

Marion : « Où est-ce qu’il y a la prise de conscience de la valeur des choses ? Faire honneur aux produits ».

Les réflexions et les actions de Marion et Benjamin ouvrent de nouvelles perspectives pour le monde agricole, plus ouvertes aux autres, faites d’innovations et d’expérimentations. On peut ranger les vieux clichés au placard ! Oublier la capitalisation des terres et des corps de ferme mais vivre bien maintenant. Oublier la solitude et le travail chacun dans son coin, mais privilégier le travail collectif, les réseaux et ne pas rester dans l’entre-soi. Ne plus attendre des autres les changements mais être acteurs du changement social avec les autres. Tous ces changements de paradigme ne sont pas toujours faciles, ils sont complexes et tordent le cou aux représentations mais grâce à de la volonté, de l’engagement, Marion et Benjamin nous montre que c’est possible !

 

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Valérie Geslin
A propos Valérie Geslin 20 Articles
Valérie est coordinatrice du projet « Nos Campagnes en résilience ». Après avoir cheminé dans des associations d’Education Populaire, Valérie a travaillé pendant une dizaine d’années dans le secteur du développement local et notamment dans le Beaufortain. Diplômée d’un Master 2 en Sciences Politiques sur le changement social et les solidarités territoriales, elle a réalisé son mémoire de recherche sur l’influence des émotions des professionnels dans la mise en œuvre des changements politiques territoriaux. Son mémoire professionnel a été axé sur la thématique des réseaux d’agents de développement rural en Savoie. Valérie est attachée au milieu rural dont elle est native. Son approche sociale et de terrain lui permettra de porter un autre regard sur les transitions socio-agro-écologiques actuelles. Ses expériences d’animation lui permettront de proposer des outils et méthodes participatives afin que chacun puisse être acteur de ce projet. Curieuse, engagée, pleine de volonté et de bonne humeur, elle souhaite aller à la rencontre de ce monde rural, découvrir ce qui fait leur force et apporter ainsi son petit grain de sel pour construire un futur de l’Europe rurale plus résilient.