« Les partis démocratiques ont trop longtemps ignoré les problèmes des agriculteurs »

Une autre manifestation des agriculteurs : « Pour la ferme et le climat, contre la génie génétique et les patents » – Manifestation « Nous en avons assez ! », Berlin, le 20 janvier 2024. Photo: Wir Haben Es Satt! via X

Tribune de Hannes Lorenzen, président de l’association ARC 2020, publiée dans Le Monde le 28 janvier 2024.

Read this article in English

De nombreux agriculteurs européens sont furieux. La colère n’est pas nouvelle, mais le tonneau a débordé. La frustration s’exprime dans les villes et sur les réseaux sociaux. La colère monte depuis longtemps dans les fermes et les villages contre “ceux d’en haut”, contre la “politique”, contre le gouvernement, contre l’UE. Le désespoir règne dans de nombreuses exploitations, qui ne peuvent tout simplement plus faire face à la surcharge de travail, à l’augmentation des coûts, à la précarité des revenus, à la dépendance à l’égard des subventions et des entreprises agricoles, à l’absence de perspective de succession pour les exploitations – et aux nouvelles réglementations émanant des capitales et de Bruxelles.

L’exaspération est en grande partie justifiée, mais elle se dirige vers un territoire dangereux, vers l’abîme des sauveurs antidémocratiques, anti-européens, racistes – dans certains cas fascistes. Ces sauveurs bien financés sont en plein essor, parce qu’ils offrent les réponses les plus simples. Tout doit disparaître. Le gouvernement, l’UE, les écologistes, la crise climatique. Des pans de plus en plus importants de la population rurale européenne et des pays entiers comme la Hongrie et, dans une certaine mesure, l’Italie sont sur ce terrain – le pays de Trump ne semble plus très loin.

En Allemagne, la coalition gouvernementale composée de socialistes, de verts et de libéraux (la coalition AMPEL) a fait rouler des milliers de tracteurs en annulant les subventions au diesel agricole. Début janvier, l’Association des agriculteurs allemands (Deutscher Bauernverband, DBV) a appelé à des manifestations “comme l’Allemagne n’en a jamais vue”, comme l’avait menacé son président, M. Joachim Rukwied, avant Noël. Des barrages routiers organisés par la DBV sur les bretelles d’autoroutes et les carrefours sensibles ont perturbé la circulation dans de nombreuses villes pendant des semaines. Malgré la prise de distance officielle avec l’AFD (extrême-droite), les signes d’infiltration de l’extrême-droite dans les manifestations, notamment sur les réseaux sociaux, ne peuvent être ignorés. Comme en France, des partis extrémistes se développent aux Pays-Bas, en Lituanie et en Belgique, en utilisant le malaise de la population rurale pour glaner des voix. On l’a vu le 24 janvier avec la participation de Marion Maréchal aux côtés de la Coordination rurale, de l’Irish Farmers Alliance, de la Farmers Defence Force Belgium, à la manifestation pour « Luttez contre la guerre de l’UE contre l’agriculture ! » à l’appel du Mathias Corvinus Collegium (MCC) financé par Viktor Orban.

Oui, la colère doit s’exprimer, mais il faut surtout qu’un débat politique sérieux s’engage enfin. Pour que les agriculteurs puissent faire face au chaos climatique et aux fluctuations des prix, il est urgent de mettre en place un cadre juridique favorisant une agriculture socialement juste, respectueuse de l’environnement et du climat. Le passage à l’agroécologie est aussi nécessaire pour la sécurité alimentaire de l’Europe et doit être encouragé et soutenu. Jusqu’à présent, le COPA-COGECA, lobby des organisations agricoles européennes majoritaires, a empêché la transition de concert avec les conservateurs et l’extrême-droite du Parlement européen. C’est apparu clairement lors du vote sur la réforme de la PAC : ceux qui se présentent aujourd’hui comme les sauveurs du monde agricole ont voté en faveur des privilèges des grandes exploitations, des intérêts de l’industrie agroalimentaire et des traités de libre-échange.

Les partis démocratiques établis ont trop longtemps ignoré les problèmes des agriculteurs. Les conservateurs considéraient les agriculteurs comme faisant partie de leurs meubles, les socialistes comme faisant partie de leur idéologie, les libéraux comme un modèle dépassé et les Verts comme des réfractaires à la restructuration écologique. En temps de crise, le statu quo est contre-productif. Les paroles chaleureuses, la compréhension sans engagement politique, les annonces sans mesures concrètes ne servent à rien sinon qu’à accroître la colère. Si, comme en Allemagne, le “Plan stratégique national” de la Politique agricole commune n’a pas été pensé pour un redressement agricole ambitieux, les assurances d’aider les petits agriculteurs du ministre Vert de l’agriculture ne sont d’aucune utilité.

En cette année d’élections européennes, les promesses visionnaires et les annonces de dialogue ne suffisent plus. La présidente de la Commission, Mme von der Leyen, promet un nouveau “dialogue stratégique sur l’agriculture”, bien qu’elle ait déjà cédé à l’agro-industrie sur de nombreux aspects du « Pacte Vert » notamment la loi sur la restauration de la nature, la réduction de l’utilisation des pesticides, l’approche système alimentaire durable du programme Farm to Fork.

Dans l’intérêt de tous les agriculteurs, une PAC durable doit prendre un nouveau départ d’ici 2025 au plus tard. Les subventions doivent exclusivement promouvoir le passage à des systèmes agroécologiques et à une agriculture diversifiée et à petite échelle. La politique de développement rural doit mettre en place les infrastructures économiques et sociales essentielles et décentralisées nécessaires pour créer des systèmes alimentaires locaux à l’abri des crises. Les financements ne devraient pas être distribués en fonction des hectares mais des progrès réalisés dans la transition écologique et la création d’emplois ruraux. Les agriculteurs doivent pouvoir tirer leurs revenus d’une concurrence loyale sur le marché et d’une coopération entre eux et les entreprises alimentaires locales. La protection extérieure contre les importations faisant du dumping socio-écologique et le lien avec une politique de santé publique doivent compléter ce nouveau départ.

Telles sont les demandes d’une large coalition en Allemagne, d’une alliance sociale de plus de 50 organisations qui organise chaque année des débats et des actions communes à Berlin à l’occasion de la “Semaine verte”. Sous le slogan “Nous en avons assez !”, quelques 6 000 personnes ont, une fois de plus, fait savoir le 20 janvier à Berlin que la créativité, la tolérance et la coopération européenne sont la meilleure recette contre la colère et le désespoir en temps de crise.

Après cet article

« La PAC est une aberration en regard de l’impact climatique et environnemental de l’agriculture »

Démocratiser les PAT ? Peaufiner la boîte à outils des financements !

Ernährungsrat: les possibilités démocratiques des PAiTs en Allemagne

Redécouvrons les haricots pour reprendre le pouvoir sur notre alimentation

Accès au foncier : comment disposer de terres agricoles pour les agricultures plus résilientes … sans aucun texte européen ? (Partie 1)

Accès au foncier : Comment Disposer de Terres Agricoles pour les Agricultures Plus Résilientes … Sans Aucun Texte Européen ? (Partie 2)

L’eau, bien commun … risques climatiques, destin commun – 1ère Partie

L’eau, bien commun … risques climatiques, destin commun. Part 2/2

Îles de Résilience : Parcs Naturels en France & en Allemagne

Îles de Résilience 2/2: Amenagement du Territoire et Biodiversité

About Hannes Lorenzen 43 Articles

Hannes Lorenzen was senior adviser to the Committee on Agriculture and Rural Development of the European Parliament in Brussels and Strasbourg from 1985 to 2019. Before starting his career in the European institutions, he carried out research, coordination and evaluation work on rural development projects with the Technical Service of the German Government. On the international level Hannes Lorenzen is co-founder of Genetic Resources Action International (www.grain.org) and co-president of the European Rural Development Network Forum Synergies (www.forum-synergies.eu). He is also co-founder of PREPARE, the "Partnership for Rural Europe" network for Central and Eastern European Member States (www.preparenetwork.org), serving as chairman and president until 2016. He co-founded ARC2020 and is its president since 2016. Closer to home, Hannes chairs a local rural development organization on his home island of Pellworm in North Friesland, Germany, which works o organic farming, renewable energy production, soft tourism and nature protection projects in a local dimension.

Hannes Lorenzen a été conseiller auprès de la Commission de l’Agriculture et du Développement Rural du Parlement Européen à Bruxelles et à Strasbourg de 1985 à 2019. Avant d’entamer sa carrière au sein des institutions européennes, il a effectué des travaux de recherche, de coordination et d’évaluation de projets de développement rural au sein du service coopération du gouvernement allemand. Au niveau international, Hannes LORENZEN est co-fondateur de Forum Synergies, réseau européen de développement rural (www.forum-synergies.eu). Il a cofondé ARC2020 et en est le président depuis 2016. Hannes préside aussi une organisation locale de développement rural sur son île natale de PELLWORM, en Allemagne. Cette organisation travaille sur des projets d’agriculture biologique, de production d’énergie renouvelable, de tourisme doux et de protection de la nature à l’échelle locale. Sur l’île il est aussi engagé avec des jeunes agriculteurs dans le développement et la reproduction des semences paysannes en bio et la biodiversité en agriculture. Hannes a toujours vu l’agriCulture française au cœur de l’intégration européenne. L’amour et le respect des français pour leurs paysans et l’appréciation de la “bonne bouffe” ont aussi été une flammèche pour se lancer dans cette nouvelle aventure du projet “La résilience de nos compagnes” de ARC2020. Même si un petit virus empêche Hannes de voyager pour l’instant, il est déjà en route pour rencontrer plein de monde qui bouge pour une transition juste et attirante…