Enjeux de transition | Face à la guerre foncière, garder les pieds sur terre

Photo © Valérie Geslin

Chacun fait son constat face aux changements qu’ils soient sociétaux ou environnementaux. Les enjeux pour les années futures sont variés et nombreux. Tout le monde en parle de façon plus ou moins ouverte et avec plus ou moins d’urgence mais comment ces enjeux sont-ils pris en considération sur les territoires ? Comment s’organisent les territoires pour s’adapter et entrer en transition ? L’équipe de « Nos campagnes en résilience » a voulu en savoir un peu plus.

En allant à la rencontre des acteurs ruraux en France, on a repéré les enjeux qui les préoccupent. Tout d’abord : le foncier, l’eau, les sols. Tous ces acteurs tirent la sonnette d’alarme. Comment vivent-ils ces enjeux sur le terrain ? Force de propositions d’actions dans leur territoires, comment y font-ils face ? Première partie d’une analyse thématique.

Rédaction : l’équipe « Nos campagnes en résilience ».

Les 9 thématiques communes à tous les acteurs ruraux que nous avons rencontrés. Ici nous en présentons 3, à savoir le foncier, l’eau et les sols.

Contexte

Les acteurs ruraux sont nombreux et œuvrent ensemble pour que leurs villages puissent continuer à être vivants et que ce milieu rural soit attractif pour tous : qu’on travaille et qu’on y vive bien. Il était bien sûr difficile de tous les rencontrer. C’est pourquoi, nous nous sommes concentrés sur les paysans organisés en GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun). Ce statut spécifique à la France permet à plusieurs personnes de se regrouper et de partager à la fois les responsabilités et le travail sur la ferme. Un modèle, bien sûr, perfectible mais qui permet aux paysans de s’organiser, de coopérer et d’envisager le travail à la ferme différemment. Tous les GAEC que nous avons rencontrés au cours de ces deux années sont investis sur leur territoire, ils participent à la vie locale et sont engagés dans des démarches sociales et collectives.

Notre analyse croisée a mis en exergue 9 thématiques évoquées régulièrement. Nous avons décidé de les partager avec vous pour que vous puissiez réagir, compléter et apporter votre regard. Loin d’être une analyse scientifique, nous voulions juste faire entendre la voix de tous ces acteurs et porter, au plus grand nombre, leurs réflexions et suggestions.

Nous vous proposerons donc une série d’articles au cours des prochains mois à partir de ces 9 thématiques qui ne vous surprendront certainement pas ! Ces articles seront des résumés de l’analyse présentée lors d’une restitution de travail le 14 juin 2022. Vous pourrez bien sûr nous solliciter pour avoir des compléments d’informations.

Pour commencer, il convient de partir de la base : la terre. Comment accéder à celle-ci ? Comment s’acquiert t-elle ? La bataille de la terre est lancée et avec elle la question de l’accès à l’eau et à la préservation de la richesse des sols.

Photo © Hannes Lorenzen

Le foncier

« On est prêt à tout pour obtenir des terres » Vincent PEYNOT, GAEC Ferme de Pitoué (44) 

Sans nul doute, le foncier représente l’un des enjeux majeurs pour les années futures, en témoignent les différentes interventions et interpellations de nos partenaires tels que Terre de Liens ou encore le réseau des CIVAM lors des élections présidentielles en France. Toutes les organisations agricoles qu’elles que soient leurs objectifs s’accordent sur ce sujet : l’accès au foncier est difficile. Les paysans en font les frais et les tensions sont énormes.

« L’accès à la terre est important et il faut faire comprendre aux gens pourquoi c’est important pour les paysans, pourquoi c’est politiquement clé, et là, la question sociale est importante tout comme la relation que nous entretenons avec la terre »

Mathieu HAMON, GAEC La Ferme des 7 chemins (44)

La terre est devenue un bien convoité et rare qui génère inquiétude, désillusion, tensions. Pourtant, l’Etat ne semble pas en saisir la dimension et poursuit actuellement son action publique dans la même direction que par le passé, sans en tirer aucune leçon.

La PAC, un levier à retravailler 

La PAC offre un cadre politique à l’agriculture européenne. Elle est source d’aide financière pour le monde agricole mais lorsque les paysans rencontrés l’ont évoqué, ils nous ont plutôt fait part de leur mécontentement vis-à-vis de celle-ci. Ne répondant pas à leurs réalités de terrain, ils sont souvent confrontés à des incohérences. Selon leur vision, la PAC est un véritable frein à la libéralisation des terres et par conséquent à l’installation de nouvelles activités agricoles.

Pour bien comprendre le mécanisme, il faut rappeler que les aides PAC sont attribuées à la surface agricole utilisée, et cette aide peut représenter pour certains corps d’agriculteurs jusqu’à un revenu par mois. Pour que nous puissions prendre la mesure de ce mécanisme, un maraîcher nous a expliqué de façon très concrète ce mécanisme : « Lorsque nous voyons arriver une pelleteuse pour arracher des haies, on comprend tout de suite, c’est pour augmenter la SAU et ainsi recevoir des aides supplémentaires. D’autres préfèrent conserver leurs terres car ils perçoivent une aide PAC alors qu’ils ne la cultivent pas mais, c’est beaucoup plus avantageux que de la louer à un petit maraîcher ». Dans ce cas présent, les aides de la PAC représentent un frein pour les paysans et non une aide.

Grandir, toujours grandir :  le cercle vicieux qui ne s’arrête jamais

Pour obtenir plus d’aides de la PAC, les agriculteurs sont à la recherche permanente de nouvelles terres. L’achat de nouvelles terres leur permet ainsi d’augmenter leur revenu ou leur capacité à investir. L’augmentation des hectares oblige l’agriculteur à imaginer un nouveau fonctionnement pour parvenir à produire sur une grande surface : soit embaucher des ouvriers agricoles soit investir dans du matériel plus performant. Cette dernière solution représente des investissements importants avec l’achat d’outils de haute technologie et numériques. Le coût qu’il représente est tel que pour rembourser ses dettes, l’agriculteur achète de nouvelles terres, un cercle vicieux qu’il est aliénant, qu’il est difficile de quitter lorsque le choix est fait. Cet engrenage est généré par les différentes politiques publiques en vigueur et les orientations du ministère avec la mise en œuvre de dispositifs qui incitent à l’investissement. Ceci crée une réelle compétition entre paysans autour du foncier agricole. Les agriculteurs voient aussi arriver de nouveaux investisseurs et pas des moindres.

Quand les multinationales investissent dans la terre …

Ce phénomène n’est pas nouveau mais il semble qu’il s’intensifie et ne se cantonne plus seulement à quelques productions. Les paysans regardent d’un mauvais œil l’arrivée de ces nouveaux investisseurs. Ils ne connaissent pas les finalités et les objectifs recherchés mais ils constatent que ces industries de l’agro-alimentaires bouleversent le « marché » de la terre. Ces nouveaux acteurs ont une force de frappe importante et les petits paysans ne semblent pas pouvoir rivaliser. L’arrivée de ces investisseurs est souvent perçue comme une aubaine pour les territoires. En effet, ils mettent en avant la création d’emploi et en conséquence l’arrivée de nouvelles familles, une lueur d’espoir pour la vie des villages. En apparence, cela peut apparaître comme de nouvelles perspectives sur le court terme, mais qu’en est-il sur le long terme ? Sous couvert de maîtriser toute la chaîne alimentaire de la production à la commercialisation, ces industriels ne vont-ils pas tendre vers un monopole des filières et ainsi un meilleur contrôle des prix et des citoyens ?

Photo © Valérie Geslin

La SAFER, un organisme pour réorganiser le monde agricole

En France, les SAFER ont été créées par la loi d’orientation agricole du 05 août 1960. Elles organisent le dialogue pour concilier les intérêts privés et les projets collectifs. Les SAFER jouent un rôle important dans les territoires ruraux pour l’acquisition du foncier. En effet,en concertation avec les responsables agricoles et les élus locaux, sous le contrôle de l’Etat, la SAFER contribue à l’aménagement durable de l’espace rural. Elles gèrent notamment un observatoire du marché foncier rural. Leur action ne se limite pas à cet observatoire, la SAFER peut aussi acheter des terres ou encore gérer des biens. Elles attribuent les biens acquis à des candidats, privés ou publics, dont les projets s’inscrivent dans les politiques publiques. Même si les SAFER sont perfectibles et que leur action est parfois limitée, il convient de saluer leur présence sur les territoires ruraux pour conserver un équilibre entre agriculture et autres activités économiques.

« C’est difficile pour nos jeunes de s’installer ici, parce que ça fait une région de plus en plus touristique qui font venir de plus en plus de gens qui veulent s’installer et qui ont assez de moyens pour acheter des fermes, des maisons et qui font monter les prix » 

Eric MAGNET, agriculteur et élu de la commune de SOYANS (26)

Cohabitation entre l’agriculture et développement touristique pas si facile

Entre tourisme et agriculture, les choix pour les élus locaux ne sont pas toujours faciles à arbitrer. Certaines régions de France sont particulièrement confrontées à ce dilemme. Au cours de notre tour de France, les paysans des zones de montagne comme la Savoie, les territoires Drômois ou du Luberon nous ont alertés sur cette complexité du partage de la terre.

La pression foncière est telle sur ces territoires que les jeunes ne peuvent plus s’installer en agriculture. En effet, le tourisme influe sur le prix des terres et l’activité touristique grignote les terres agricoles avec des constructions toujours plus nombreuses de complexes hôteliers et d’activités de loisirs. Cette pression foncière fait monter les prix et rend inabordable l’accès à la terre et au logement. Les paysans doivent faire face à des personnes aux revenus élevés et prêts à payer des sommes qu’ils ne peuvent pas concurrencer.

Les deux secteurs étant intimement liés, les élus locaux doivent jouer les fins équilibristes pour conserver des activités justes pour qu’elles soient viables et vivables pour tous.

Photo © Jeanine Sochas

L’or bleu, un bien précieux

« C’est un problème de tous les jours parce qu’on compte sur une petite rivière qui s’appelle l’Ambre. [En 2020], pour la première fois, on lui a fait plus de mal que de bien. Donc on a décidé d’arrêter le pompage. On a demandé à être raccordé au réseau général. On a un point critique sur l’eau. »

Fanny SERRALONGUE, GAEC La Ferme de l’Auberge (26)

La problématique de l’eau a été très présente dans la Drôme lors des entretiens menés en 2021. Or l’actualité nous montre qu’aucun département ne sera épargné à moyen terme. La sécheresse que connaît la France actuellement tout comme le reste de l’Europe rend cette question au centre des débats depuis quelques semaines.

L’agriculture est au cœur de cet enjeu. Alors qu’il était occasionnel par le passé, avec le changement climatique le manque d’eau représente la préoccupation numéro une. Comment nourrir le monde avec une terre sans eau ?

Chacun tente de trouver des solutions à ce nouveau défi : pour certains, de nouvelles cultures sont envisagées moins gourmandes en eau. Pour d’autres, des petites mares sont construites afin d’avoir une petite réserve d’eau et de favoriser la biodiversité avec l’introduction de nouvelles espèces.

Afin de partager cet or bleu, les paysans sont innovants et imaginent des solutions. Ceci est notamment le cas pour Sébastien Blache qui avec d’autres collègues ont créé une association pour assurer la gestion de l’eau.

« On est une association, on gère avec une agence de l’eau, un volume de flotte, qui nous est accordé par l’administration. On a 160 000 mètres cube de flotte à se partager, au sein de l’asso. On est 25 mais que 4 irrigants ».

Sébastien BLACHE, GAEC La ferme du Grand Laval (26)

La question de l’eau n’est plus une question occasionnelle pour les paysans, elle est présente au quotidien. La raréfaction de cette eau va certainement modifier profondément les pratiques. tout comme la préservation de la richesse des sols.

Photo © Christophe Milot

Des sols à une condition, riches et préservés

La modernisation, l’intensification des cultures et les monocultures ont appauvri les sols au cours du siècle passé. Dans le cadre des pratiques de l’agroécologie, les paysans attachent une attention particulière à la préservation de ces sols et adaptent leurs pratiques culturales à ce nouveau défi. C’est ainsi que nombre d’entre eux ont changé leurs pratiques, et expérimentent de nouvelles techniques pour assurer la production sur du long terme comme la rotation des cultures.

« Le confort d’être en relation avec le frère de Cécile […] nous permet d’avoir les rotations. Cela ne pourrait pas fonctionner autrement. Si on n’avait que nos 20 ha, nous ne pourrions produire que 3 ha de blé. »

Ludovic BOULERIE, GAEC Fournil de la Billardière (44)

Pour ne pas appauvrir le sol, la rotation des cultures est essentielle. Lorsque les terres ne sont pas suffisantes, certains paysans ont mis en place un système d’échanges entre voisins. Cet échange non formalisé se base sur une entente mutuelle et nécessite une planification importante. Ceci permet à chacun de ne pas acquérir de nouveaux hectares mais de, tout de même, respecter le cycle des rotations.

Conclusion

Le foncier reste une question fondamentale, chacun tente de trouver des solutions soit individuellement, soit collectivement. Nous avons pu observer que des dispositifs existaient mais qu’ils étaient souvent peu usités ou détournés de leur fonction première. Nous ne pouvons clôturer ce chapitre sans évoquer l’association Terre de liens, qui oeuvre pour permettre l’accès à la terre et encore l’expérimentation de la commune de PLESSE en Loire-Atlantique qui met en débat les problématiques de l’agriculture en réunissant autour de la table des élus et des citoyens afin d’établir leur propre politique agricole et alimentaire communale (PAAC) et ainsi trouver leur propre solution à cet enjeu foncier.

« Cela n’a pas changé mais cela rejoint ce que tu dis au niveau européen où il doit y avoir des intentions très louables mais après, quand on redescend les échelons arrivée en application sur le terrain, c’est complètement oublié et en fait les instances, elles existent, les outils ils sont présents mais dans le fonctionnement, on n’arrive pas à les utiliser à bon escient. C’est toujours les mêmes qui sont au pouvoir et qui ont la main sur ces outils-là ». 

Hervé MERAND, GAEC La Ferme des 7 chemins (44)

La terre, un bien commun ?

A travers tous les témoignages, nous avons perçu les inquiétudes autour de cette terre si chère à tous. Et la question de terre comme bien commun a souvent été soulevée.

La terre est un bien précieux qui fait couler beaucoup d’encre et de sang. Que ce soit entre Etats ou entre acteurs du monde rural, les terres sont très prisées. Une des solutions évoquées : que la terre puisse devenir un bien commun. Mais qu’est-ce qu’un bien commun ? Qui le gère ? Comment ?
Devenir un bien commun solutionne-t-il le problème à son entretien et sa préservation ?
Tant de questions à résoudre collectivement qu’un chapitre ne suffira pas pour en débattre mais la question reste ouverte et toutes les propositions bonnes à prendre.

Si vous aussi cette question vous intéresse ou si vous souhaitez apporter votre expérience, n’hésitez pas à nous en faire part.

Prochainement dans la deuxième partie de cette série : l’enjeu de la transmission. Car les paysans rencontrés ont à cœur le partage de tous leurs acquis : la ferme, mais aussi le savoir-faire, l’expertise qui permet la réussite de leur projet.

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