Salon à la ferme | Les éleveurs entre chien et loup

Marine HUAUX (à droite) lors d’un événement à sa ferme dans le cadre du Salon à la ferme 2022. Photo : Valérie Geslin

Dans le cadre du salon à la ferme, ARC 2020 s’est rendu dans l’une des 200 fermes participantes. Ce salon initié par la confédération Paysanne en partenariat avec le réseau des FADEAR permet à chaque citoyen d’échanger sur l’agriculture paysanne avec ceux qui la pratiquent. En Savoie, le GAEC DE LA FONTAINE, geré par Marine HUAUX et Loïc PERRIAUX, a proposé un temps de rencontres autour des thématiques spécifiques à l’agriculture de montagne et notamment la présence du loup.

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Julien VAN EE, éleveur d’ovins et de caprins à l’EARL LA BERGERIE DE LA ROIZONNE, membre au bureau de la commission nationale de la prédation, en charge de la problématique du loup nous a fait l’état des lieux de la situation.

« On n’est pas contre loup, il a sa place dans le milieu naturel. On travaille avec la forêt, l’herbe, le temps, les animaux, et la présence du loup montre une certaine biodiversité, une certaine valeur de la nature mais comment est-ce qu’on fait pour coexister sur un même territoire ».

Arrivé dans les Alpes françaises par l’Italie en 1992, le loup colonise petit à petit tous les départements français. L’Office Français de la Biodiversité assure le comptage des loups grâce aux remontées d’indices des gardes de parcs, de gens formés et de modèles mathématiques liés aux données génétiques. On en dénombre, actuellement, entre 480 et 824 soit une médiane de 624. Sur le massif alpin européen, 10 à 15 000 individus seraient recensés. Afin d’assurer d’une veille, l’Etat a mis en place une « Map Loup ». Elle indique les lieux des attaques en temps réel et permet ainsi à chacun de s’adapter.

« La présence du loup montre une certaine biodiversité, une certaine valeur de la nature mais comment est-ce qu’on fait pour coexister sur un même territoire ?  » Photo : Valérie Geslin

Mettre en place les mesures de protection idoines : des chiens, des filets, des bergers

Il est important que les départements puissent anticiper et mettre en place les mesures de protection idoines : des chiens, des filets et des bergers. Ces trois moyens de protection sont obligatoires (au minimum deux) pour ouvrir droit aux indemnisations pour les pertes liées aux attaques de loups. Cela représente un budget annuel de 32 millions d’euros, pour l’Etat, hors indemnisation des animaux tués. Mais, bien sûr, cela va croître car le nombre de contrats de protection augmentent chaque année. Pourtant, l’Etat a décidé de limiter à 35 millions d’euros son budget : Serait-ce une forme de désengagement ?

Plusieurs aides sont accordées aux éleveurs, dans le cadre de ces mesures de protection. L’Etat subventionne notamment l’achat de filets électriques, l’éducation et la nourriture des chiens de protection (environ 5000 en France/ 800 euros par an et par chien). Au-delà de ces aides, les éleveurs souhaitent qu’un statut juridique pour les chiens soit créé afin de protéger l’éleveur contre les plaintes récurrentes….

« Au vu de l’ampleur que prend la situation en France, l’État doit aller plus loin : légiférer en créant un statut particulier pour les chiens de protection des troupeaux afin de confirmer que la coexistence avec les grands prédateurs est l’affaire de tous et impose à tous de faire des concessions. » (communiqué de presse de la Confédération paysanne publié le 28 septembre 2021)

D’autre part, l’Etat accompagne financièrement les éleveurs pour l’embauche de bergers : 80% d’un salaire chargé mais avec un plafonnement en fonction du nombre d’animaux, ce qui peut être limitant. De plus, un dispositif de « bergers d’appui » a été testé pour soulager les éleveurs et les bergers, dans plusieurs départements l’an passé. Ce sont des bergers itinérants qui remplacent pour quelques jours les bergers titulaires. En effet, des études montrent qu’un berger en zone de présence du loup, travaille entre 14 et 15 heures par jour ce qui interroge sur les conditions et droit du travail. Les bergers sont les grands oubliés. Ce dispositif est une première réponse, l’essai doit être transformé et tout ceci doit être débattu au niveau national désormais.

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Toutes ces mesures demandent énormément de travail, d’organisation, de prise en compte de nouvelles contraintes pour l’éleveur. L’Etat a pris conscience de la problématique mais il faut poursuivre les efforts. « C’est bien mais pas suffisant », il faudrait que l’Etat finance à 100% toutes ces mesures … et sur le long terme.

L’Etat a décidé de limiter à 35 millions d’euros son budget de protection : Serait-ce une forme de désengagement ? La Confédération paysanne se pose la question. Photo : Valérie Geslin

De la protection et des prélèvements aussi

En 1979, la France a signé la convention de Berne pour la protection de certaines espèces dont le loup : Il est interdit de le tuer sauf sur dérogation. Depuis quelques années, l’Europe a accordé une dérogation qui autorise le prélèvement de loups lors d’attaques. Chaque année, 19% du nombre total de loups considérés soit 108 loups actuellement sont prélevables. En zones attaquées, le droit est accordé (si on a demandé l’autorisation à la préfecture) de faire des tirs de défense simplifié, c’est-à-dire que l’éleveur (s’il a le permis de chasse, une carabine, une assurance), a le droit de protéger son troupeau en situation de prédation. Mais, ce n’est pas aux éleveurs de faire cela (ce qui veulent le faire, peuvent le faire, bien sûr) ! Il y a déjà les foins, la traite, la commercialisation, la gestion de la montagne. C’est à l’Etat d’être présent sur le terrain avec des moyens humains et financiers pour protéger les troupeaux. Il faut que ces prélèvements soient ciblés et effectués par les agents de l’Etat dans tous les départements classés en zone 3. Cela demande à ce que les gens acceptent que la présence du loup « il faut faire avec et s’adapter ».

Actuellement, l’état s’appuie principalement sur des louvetiers et des chasseurs formés pour protéger les troupeaux. Photo : Valérie Geslin

La brigade loup, dans le sud du massif Alpin

C’est une brigade spécialisée de 13 personnes payées par l’Office Français de la Biodiversité. Sa mission consiste à défendre les troupeaux en alpage et en plaine. Actuellement, il n’y en a qu’une seule sur toute la France. C’est trop peu de personnes, très peu de moyens. La présence humaine, c’est ce qui protège le mieux. Mais, les humains, cela coûte cher. Il faudrait que ces brigades loups se développent et soient présentes sur toute la France. Actuellement, l’état s’appuie principalement sur des louvetiers et des chasseurs formés pour protéger les troupeaux. Certains départements leur mettent quelques moyens techniques à disposition. Les louvetiers sont bénévoles défrayés, c’est une volonté personnelle. En Isère, il y a deux ans, c’est plus de 100 nuits passées à attendre qu’il y ait quelque chose qui se passe.

12 000 brebis sont tuées, en moyenne, chaque année avec des concentrations plus fortes dans le Sud des Alpes. Quand le loup attaque, il y a trois bêtes de tuer mais cela veut aussi dire beaucoup d’angoisse donc des avortements, des agneaux orphelins, des problèmes de lactation… Il peut aussi y avoir des problèmes de stérilité du troupeau sur 3, 4 ou 5 ans. Cela représente une perte importante de production et de productivité sur les élevages. C’est la base génétique qui s’émousse un peu. 

Quand le loup attaque, il y a trois bêtes de tuer mais cela veut aussi dire beaucoup d’angoisse. Cela représente une perte importante de production et de productivité sur les élevages. Photo : Valérie Geslin

Un stress permanent pour les éleveurs

Tous les éleveurs sont continuellement stressés : Quand est-ce que cela va arriver ? Combien je vais en perdre ? Comment cela va se passer derrière ? Mes chiens, mes bergers, mes moutons. C’est une préoccupation quotidienne. Les troupeaux de moutons commencent à être bien protégé même s’il y a toujours des attaques mais, la prédation se reporte désormais sur d’autres espèces et, entre autres, sur les vaches. De nouvelles problématiques apparaissent. C’est pourquoi, des expérimentations se mettent en place pour trouver des solutions notamment, avec des éthologues qui étudient le fonctionnement des loups.

On fait face tous les jours à la prédation, aux attaques, aux problématiques de la ferme (gérer nos chiens, nos parcs…). On fait aussi face aux gens qui se promènent tranquillement avec leurs enfants et leurs chiens et qui se font plus ou moins attaqués par les chiens de protection. On fait face à d’autres personnes comme les associations environnementales. Il faut toujours que l’on s’explique. C’est pourquoi, il est essentiel que l’Etat puisse assurer une mission d’information à destination du grand public sur les risques liés aux chiens de protection… Il existe des panneaux fournis par l’Etat mais cela ne suffit pas. Il faudrait des personnes pour informer les touristes, les sensibiliser et pour qu’ils sachent comment réagir.

Loïc Perriaux accueillit les participants lors d’un événement à sa ferme dans le cadre du Salon à la ferme 2022. Photo : Valérie Geslin

Et sur le terrain, il y a un avant et un après … Loïc, éleveur de brebis témoigne

« Avant, ce n’était pas très compliqué, on montait nos brebis et on les redescendait deux fois par semaine à un point d’eau et une pierre à sel. On les comptait et tout allait bien. Suite à l’arrivée de la prédation, tout a été modifié. Ce n’était pas évident les premières années : On a aménagé une zone d’à peu près 6 hectares pour les parcs de nuit, on a construit une cabane de 15 mètres carrés. On a créé un poste de berger salarié en alpage. Mais, pour une petite ferme de 100 brebis, économiquement parlant, cela n’a aucune rentabilité. Il faut au moins 500 à 600 brebis pour un berger et il faut trouver quelqu’un qui veuille bien monter 2 mois ! Le poste est certes pris en charge par l’Etat mais cela ne couvre pas tous les frais, loin de là.

Il y a aussi l’introduction des chiens, ce n’est pas évident. Pendant les deux premières années, ils ne font que des conneries, ils tuent des agneaux, ils se battent… et le relationnel avec un village, cela ne s’est pas toujours bien passé, on est les derniers paysans du hameau, on n’est pas originaires d’ici, on a des brebis laitières et on est les seuls dans le massif à avoir des brebis laitières. Les chiens peuvent passer des nuits à aboyer parce qu’il y a du gibier, c’est leur rôle. La nuisance n’est pas forcément entendable mais c’est une réalité. C’est très désagréable. On peut tout à fait comprendre mais on n’est pas responsable. Ce n’est pas nous qui avons choisi de mettre en place des chiens de protection.

On a fait une réunion en invitant tous les gens du hameau. On a senti qu’il y avait une rupture, avant même que le chien soit allé dehors. Par principe, les gens pensent que ces chiens sont dangereux : Ils font leur travail, il ne faut pas qu’ils soient dangereux pour l’homme. La société demande à ces chiens, un truc de fou, de protéger contre loup mais de ne pas protéger contre le chien du randonneur, de faire attention au cycliste, au traileur qui coupe le troupeau en deux avec sa frontale en pleine nuit. Dans sa tête, il doit faire la part des choses entre tout cela, la responsabilité que l’on demande à ces chiens. Aujourd’hui, il y a des structures qui surveillent un peu les chiens car il y a une perte de savoir, une sélection à faire sur ces chiens, une éducation à refaire. Ce n’est toujours pas notre rôle à nous, paysans, de gérer cela, c’est le rôle de l’Etat. On a déjà bien assez de boulot, nos contraintes, nos soucis et, c’est lourd comme gestion.

Et puis, il y a 40 ans qu’aucune femelle n’est entrée dans ce troupeau, 40 ans de sélection sur une race à faible effectif. Si on se fait mettre le troupeau par terre, c’est tout un savoir-faire et une partie de la biodiversité qui disparaissent. Les chiens sont des outils très intéressants et efficaces mais cela suppose que l’ensemble de la société accepte la nuisance. Nous, on accepte une sorte de nuisance liée au loup. Ce n’est pas à nous de la supporter. Cela commence à être très compliqué pour le pastoralisme.

Pour moi, dans le respect de tout ce qu’on peut imaginer au niveau de la nature, il n’y a pas mieux que prendre un troupeau, le déplacer pour aller manger de l’herbe plutôt que couper du fourrage, et de le faire voyager dans des camions. Faire suivre un troupeau à la pousse de l’herbe, c’est la meilleure solution pour l’entretien de la biodiversité et de paysages ouverts et ainsi avoir des zones à tétras. Il faut trouver une cohabitation entendable entre tout le monde. Il va falloir vivre avec et mettre en place des réelles mesures pour un avenir durable. » – Loïc Perriaux, éleveur de brebis

 

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A propos Valérie Geslin 22 Articles

Valérie est coordinatrice du projet « Nos Campagnes en résilience ». Après avoir cheminé dans des associations d’Education Populaire, Valérie a travaillé pendant une dizaine d’années dans le secteur du développement local et notamment dans le Beaufortain. Diplômée d’un Master 2 en Sciences Politiques sur le changement social et les solidarités territoriales, elle a réalisé son mémoire de recherche sur l’influence des émotions des professionnels dans la mise en œuvre des changements politiques territoriaux. Son mémoire professionnel a été axé sur la thématique des réseaux d’agents de développement rural en Savoie. Valérie est attachée au milieu rural dont elle est native. Son approche sociale et de terrain lui permettra de porter un autre regard sur les transitions socio-agro-écologiques actuelles. Ses expériences d’animation lui permettront de proposer des outils et méthodes participatives afin que chacun puisse être acteur de ce projet. Curieuse, engagée, pleine de volonté et de bonne humeur, elle souhaite aller à la rencontre de ce monde rural, découvrir ce qui fait leur force et apporter ainsi son petit grain de sel pour construire un futur de l’Europe rurale plus résilient.