Paroles de paysans | La liberté d’assumer ses choix 1

La ferme de PITOUE se trouve à CAMPBON (44). Vincent, Julie et leurs trois salariés produisent des légumes sur une petite surface. Autour d’un café, dans un jardin où les oiseaux chantent et le soleil nous réchauffe, Vincent explique comment il envisage son activité et comment la question de l’alimentation donne du sens à son travail. Première partie d’une conversation avec Valérie GESLIN.

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« Faire du lien, c’est super important. On produit et on vend là. Si c’était pour charger des palettes dans un camion pour envoyer je ne sais où, j’arrêterai tout de suite. »

Quand on est arrivé, il y avait une prairie. C’était une page blanche pour réaliser un projet à notre image. Le statut agricole permet énormément de choses : de la production de légumes à l’accueil de classes, l’accueil touristique et culturel, la restauration… Cela nous motivait d’avoir un énorme champ de possibilités. Tu peux bouger des choses et continuer à être en phase avec toi-même, avec ce que tu as envie de vivre.

La ferme était aussi un moyen de construire une maison sans s’endetter, sans se mettre une pression qui nous oblige à aller plus loin dans la production. Nous voulions maîtriser les choses économiquement : Les prix de la vente c’est moi qui les connais, ce n’est pas un acheteur qui va me dire le prix sans se poser la question du prix de revient. Il y avait aussi la maîtrise des charges et penser un système où l’on faisait le plus possible par nous-mêmes, pour se libérer de la banque le plus vite possible. On sait aujourd’hui que c’est pour cela qu’on s’en sort et qu’on arrive à travailler à 5.

Nous ne sommes pas du tout attachés à la propriété privée et la terre devrait, selon nous, être un bien commun. Mais, dans le code rural, c’est le droit du sol qui prime. Dans notre contexte, on a fait un puit, les raccordements électriques, le réseau d’eau et construit le bâtiment. Tout cela revient au propriétaire si le bail est rompu. On ne pouvait pas prendre ce risque, nous avons donc acheté, volontairement.

Photo © Jeanine Sochas

Ne pas demander la PAC, un acte politique

On a reçu automatiquement le dossier des aides PAC avec une photo aérienne du terrain. Tout était entouré par types de cultures, métré, contrôlé. Cela ne collait pas avec ce qu’on avait envie de vivre. On voulait maîtriser ce qu’on faisait, faire et assumer nos choix. Les petites structures maraîchères diversifiées en bio, comme nous, n’existent pas dans la PAC car cela représente entre 1500 et 1800 euros par an alors que pour les éleveurs, c’est plutôt l’équivalent d’un revenu. Cela ne fait pas cher payer pour le prix de notre liberté.

On a envie de montrer qu’on peut vivre de notre boulot, de nos productions. On appelle cela des aides aux agriculteurs, mais c’est juste un moyen d’orienter l’agriculture dans le sens où l’on veut qu’elle aille. Si un agriculteur refuse de se soumettre à une norme ou à de nouvelles conditions, on le menace avec la suppression des aides PAC. A partir du moment où cela sert de moyen de pression, il n’est plus question d’aide, une aide ne peut être conditionnée.

Dans le département, une ferme d’élevage refuse les aides PAC. Ils sont très méritants. En élevage, c’est très compliqué car les aides PAC font ton revenu. C’est très vertueux dans leur histoire : montrer que techniquement, il y a un moyen de réduire les charges et vivre du travail sans avoir besoin des aides PAC.

« Cela ne fait pas cher payer pour le prix de notre liberté. »

Dans la dernière réforme de la PAC, il y a eu une proposition pour valoriser le nombre de travailleurs ramené à la surface, cela m’a parlé car il y a des enjeux sociétaux : faire vivre les campagnes, les écoles, créer de l’activité pour que des gens puissent vivre sans faire 80 kms pour travailler. Cela n’a pas abouti. Le mécanisme reste toujours le même, un moyen de pression.

On a eu l’exemple avec notre petit troupeau de moutons et le pucelage électronique obligatoire. Ethiquement, cela me dérange énormément ces puces électroniques pour les animaux et n’est absolument pas justifié dans notre système. C’est toujours de la normalisation au service de l’industrie. On nous disait « même si vous ne recevez pas d’aide PAC, vous êtes soumis ». En fait, ils nous disaient qu’ils n’avaient pas de moyens de pression sur nous. Cela m’a renforcé dans la motivation pour refuser les aides et garder cette liberté, assumer mes choix.

Photo © Christophe Milot

Se donner toutes les chances pour que le milieu soit le plus diversifié possible

Ce n’est pas cohérent comme système parce qu’il y a des gros besoins en amendements. On en consomme beaucoup et on n’en produit pas. Tu peux en produire à travers les engrais verts mais, la matière organique animale, ce n’est pas du tout la même chose. Si c’était à refaire on penserait s’associer avec des éleveurs, ce serait beaucoup plus cohérent. En maraîchage, toute la saison se joue sur 5 mois, tu ne peux rien différer, tu bosses avec la météo. On utilise peu de produits pour favoriser le milieu, on laisse des zones où on va avoir un tas d’insectes et de papillons. On a implanté des haies pour casser le vent, accueillir des espèces d’oiseaux, des hérissons, des crapauds.

Tu peux toujours t’acharner à réagir à des parasites, mais dans ce cas, tu vas intervenir ad vitam aeternam. On a tous les ans, des pucerons verts. Cela peut être très angoissant. Une année, on a décidé de laisser faire et tu comprends très vite la logique : on parle toujours des coccinelles pour les pucerons. La coccinelle ne va pas venir s’installer s’il n’y a que trois pucerons, elle veut nourrir ses larves. On a trois semaines où c’est catastrophique il y a du puceron partout, les coccinelles pondent, c’est un temps long, les larves commencent à grandir et les larves consomment les pucerons. La serre se nettoie, et les légumes repartent en végétation. Il faut accepter de ne pas tout maîtriser, et laisser faire.

Notre démarche est de mettre en place toutes les conditions favorables : avoir une mare, des haies, des espaces non fauchés, se donner toutes les chances pour que le milieu soit le plus diversifié possible et que l’équilibre se fasse. Cela fonctionne de mieux en mieux, on a de moins en moins besoin d’intervenir. C’est très difficile de lâcher prise parce qu’on nous apprend à mettre les choses en place pour maîtriser la chaîne du début à la fin. On appelle cela le flegme paysan, ne jamais s’inquiéter. Tu n’as pas le choix, tu ne peux pas toujours subir. Tu bosses avec du vivant, à toi de faire avec, de compenser pour limiter les dégâts, tu ne maîtriseras jamais tout. Il faut s’adapter.

Photo © Adèle Pautrat

« Au début, on allait tout faire … »

Au début, on allait tout faire, des fruits rouges, un verger avec des variétés anciennes de l’ouest et des légumes, travailler avec un âne… Cela s’est vite calmé car tu fais tout mais tu ne fais rien comme il faut. Ce n’était pas du tout satisfaisant de dépenser autant d’énergie et de passer autant de temps pour des résultats qui ne collaient pas. Rien ne peut se faire en dilettante, il faut un vrai suivi.

On a mis tellement de temps à être efficace sur le maraîchage, réussir techniquement à s’en sortir. Aujourd’hui, on sait que nous produisons 5 fois plus de légumes que ce qu’on faisait avant sur le même temps et avec le même nombre de personnes grâce au suivi et à la maîtrise technique. Cela a mis 6, 7, 8 ans. Il y a des automatismes : c’est moins de temps, d’efforts, et c’est mieux vécu.

Avant les légumes bio étaient petits et moches. Nous avons toujours eu à cœur, de présenter des produits de qualité, dans des beaux calibres sains et nous sommes très contents d’arriver à cela. J’essaie d’apprécier : c’est agréable de faire les choses et les réussir.

Quand on s’est installé, l’idée était de travailler avec des variétés anciennes, sans paillage et faire tous nos plants. On a tenu un an mais on a très vite arrêté parce qu’économiquement, cela ne marchait pas. On avait trois métiers, faire de la semence, c’est un métier, faire du plant en est un autre et faire de la production, c’est encore autre chose. On s’est rendu compte que réussir un itinéraire cultural à partir du plant et de l’amener jusqu’au bout c’était déjà compliqué et technique sur 45 légumes sachant que chaque légume a ses spécificités. Cela fait 45 situations différentes à gérer et rajouter la production de plants, ou la production de semences, ce n’était absolument pas gérable.

On achète donc les plants à des grossistes. Ce n’est pas l’idéal car les plants sont étiolés et de qualité qui ne nous conviennent pas du tout. C’est pourquoi, on en achète de plus en plus à un collègue qui maîtrise très bien ce savoir-faire. Les plants sont de bien meilleure qualité.

Il y a un projet de production de plants au sein de la CUMA avec 13 maraîchers. On se donne 4 ans pour la réalisation. Nous souhaitons monter un atelier collectif sur un terrain neutre de 120 mètres carrés avec embauche d’un salarié car il faut du suivi, et une vraie maîtrise technique, c’est une énorme responsabilité.

Photo © Christophe Milot

« Tous les coups sont permis quand il y a des terres en jeu »

Pour ce qui concerne la rotation des cultures, c’est une évidence : ne pas prélever les mêmes éléments nutritifs, les mêmes minéraux en ayant toujours la même plante sur le même sol. On est sur 42 à 45 légumes différents sur l’année donc, faire tourner des cultures qui prennent parfois 300 mètres carrés et d’autres 5000, il faut composer. Julie passe presque deux mois, l’hiver, à la planification.

Faire le plan de culture, c’est un gros casse-tête. Nous avons 4 hectares et demi de surface cultivée, c’est trop limité pour les questions de rotation. Il faudrait que l’on puisse laisser des parcelles en herbe mais on ne trouve pas de terres. On a une parcelle de 7 hectares et demi et quelques petits bouts de terre car il fallait justifier de 10 hectares de surface minimum pour que la chambre d’agriculture valide notre projet d’installation. On fait des échanges de terres avec le voisin, éleveur de chèvres. Cela nous permet de faire les rotations notamment pour les pommes de terre qui prennent beaucoup de place.

On se heurte clairement à l’accaparement des terres lié à la PAC, c’est terrible, c’est une rente. Plus tu as de surface, plus tu as d’argent de la PAC. Un hectare de céréales c’est 380 euros d’aide PAC. Quand des propriétaires te laissent une parcelle d’un hectare même s’ils n’en ont pas besoin, ils perdent 380 euros par an. Le prix du fermage en Loire Atlantique est fixé entre 80 et 100 euros de l’hectare. Il faudrait donc ajouter 380 euros pour pouvoir bénéficier des terres soit 480 euros de l’hectare de location, ce qui serait complètement absurde.

Des terres étaient disponibles à côté de notre ferme, on avait choisi de ne pas préempter en se disant ce sont des voisins, on va discuter et se mettre d’accord. Un mois après la vente, on n’avait pas de nouvelles, je les ai rappelés pour me faire entendre, on ne vous laisse rien. Pour des terres, on en est rendu à être capable de se mentir, ne pas tenir parole. J’ai trouvé cela terrible, tous les coups sont permis, plus rien ne vaut quand il y a des terres en jeu. Sans les aides PAC, il y aurait de beaucoup plus de terres disponibles.

Quelques phrases ont été modifiées par ARC 2020 pour faciliter la compréhension.

Dans la deuxième partie de cet entretien, Vincent expose les enjeux sociaux, pour lui mais aussi pour les salariés. En effet, il faut une grande motivation pour faire face aux conditions de travail à la ferme. En outre, au départ, il n’y avait pas de volonté d’embauche. Il nous parle aussi de l’importance d’être ancré dans le territoire, en assurant les ventes directes et en ouvrant les portes de la ferme.

Vincent et ses collègues n’ont pas souhaité être pris en photo pour cet article.

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A propos Valérie Geslin 22 Articles

Valérie est coordinatrice du projet « Nos Campagnes en résilience ». Après avoir cheminé dans des associations d’Education Populaire, Valérie a travaillé pendant une dizaine d’années dans le secteur du développement local et notamment dans le Beaufortain. Diplômée d’un Master 2 en Sciences Politiques sur le changement social et les solidarités territoriales, elle a réalisé son mémoire de recherche sur l’influence des émotions des professionnels dans la mise en œuvre des changements politiques territoriaux. Son mémoire professionnel a été axé sur la thématique des réseaux d’agents de développement rural en Savoie. Valérie est attachée au milieu rural dont elle est native. Son approche sociale et de terrain lui permettra de porter un autre regard sur les transitions socio-agro-écologiques actuelles. Ses expériences d’animation lui permettront de proposer des outils et méthodes participatives afin que chacun puisse être acteur de ce projet. Curieuse, engagée, pleine de volonté et de bonne humeur, elle souhaite aller à la rencontre de ce monde rural, découvrir ce qui fait leur force et apporter ainsi son petit grain de sel pour construire un futur de l’Europe rurale plus résilient.

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