Enjeux de transition | La transmission, ou le trait d’union entre les générations

La génération à venir, pendant une rencontre avec les paysans en Beaufortain (73), juillet 2021

En allant à la rencontre des acteurs ruraux en France, « Nos campagnes en résilience » a fait le tour des enjeux qui les préoccupent. En France, d’ici 5 ans, un quart des agriculteurs arriveront à l’âge de la retraite et devront transmettre leur ferme, selons les données de Terre de Liens. L’enjeu est de taille ! Bien au-delà de l’aspect matériel et la transmission de leur ferme, les paysans ont à cœur le partage de toutes leurs connaissances, le savoir-faire, l’expertise de terrain qui permet la réussite de leur projet. Car, Paysan est un métier qui se vit. Deuxième partie de l’analyse thématique.

Rédaction : l’équipe « Nos campagnes en résilience ».

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Les 9 thématiques communes à tous les acteurs ruraux que nous avons rencontrés, dont la transmission.

La transmission d’une ferme est souvent une histoire de famille, un bien que l’on se transmet de génération en génération.

« C’était la ferme familiale, ici, de mes parents, de mes grands-parents avant et donc, pour moi, le moment où on est aujourd’hui à la ferme, c’est juste un moment dans un grand cheminement, qui est parti de très loin et l’idée est que la ferme telle qu’on la fait vivre aujourd’hui, elle puisse se transmettre le mieux possible et continuer à vivre le mieux possible avec le maximum de personnes à y travailler sur cette ferme, sur ce lieu »

Mathieu HAMON, GAEC La Ferme des 7 chemins (44)

Ces fermes sont porteuses de sens, d’une histoire commune qui évolue à travers le temps et qui se développe au gré des rencontres et des récits de vie. Ce n’est pas seulement hériter des bâtiments ou des terres, c’est aussi partager un patrimoine familial culturel. La dimension affective tout comme les valeurs et les savoirs transmis sont importants. Même si les choix de pratiques culturales entre générations s’inscrivent ou non dans la continuité, cela génère parfois des peurs pour la génération précédente.

« Ils avaient peur pour nous car c’était un modèle qui n’existait pas. Mais ils avaient confiance en nous »

Marion et Benjamin HENRY, GAEC La Ferme du buis sonnant (22)

 

Cette transmission sociale intuitive agit comme un socle, des fondations pour le projet futur d’installation.

Pourtant, force est de constater que tout ceci n’est que peu pris en compte dans les différents codes ruraux et de succession. En effet, la transmission se limite souvent à la valeur marchande fixée par le prix du foncier et de l’activité de la ferme. Cette prise en compte partielle de la transmission représente un frein et engendre beaucoup de frustration et d’amertume. Une fois de plus, la dimension sociale est reléguée au second plan sans considération, comme si celle-ci était une sous catégorie, l’aspect économique prédominant. Le changement de paradigme dans l’approche de la transmission est inéluctable.

Lorsque la ferme est léguée à une personne extérieure à la famille, là, c’est une autre histoire ! Cela se passe d’autant mieux quand cette transmission a été pensée et réfléchie en amont du projet. Il est essentiel que les choses acquises et construites puissent être transmissibles.

« La génération précédente avait une optique de transmission ce qui a été facilitateur, pour nous, dans l’installation »

Sylvie CHAPEAU, GAEC La Ferme de Camonteau (44)

 

Le choix juridique du statut de la ferme, sa taille, ses installations, sa viabilité sont essentiels dans la prise en compte de cette transmission. Mais, cela ne se limite pas seulement à cela comme nous l’a exprimé Sylvie, il y a aussi l’organisation de la ferme et les valeurs qu’elle véhicule. Pour Sylvie, deux choses ont été essentielles : le fait de ne pas couper les cornes de vaches et le système de pâturage. Ceci a été déterminant pour qu’elle s’engage dans cette nouvelle aventure.

Alors que le GAEC est une forme juridique collective qui permet des entrées et des sorties avec l’achat de parts sociales et qui semble être un outil intéressant pour la transmission. De nombreux freins restent à lever pour rendre plus facile le passage de flambeau entre associés notamment en termes administratifs.

« C’est trop compliqué les entrées et les sorties. Il y a le frein économique mais il y a aussi le frein administratif, c’est un parcours du combattant »

Benjamin HENRY, GAEC La Ferme du buis sonnant (22)

Un autre frein est lié au surendettement des fermes. Poussés à l’investissement, les paysans se retrouvent parfois dans des situations financières complexes qui rendent intransmissible leur outil.

« Tu rembourses des terres toute ta carrière, tu t’es créé un capital foncier et tu le revends ou tu restes propriétaire et tu le loues comme beaucoup d’agriculteurs le font aujourd’hui »

Marion et Benjamin HENRY, GAEC La Ferme du buis sonnant (22)

 

Comment changer le cercle de l’investissement ? Comment faire prendre conscience aux politiques que les aides à l’investissement poussent les agriculteurs dans une course folle d’achats, d’emprunts et les mènent parfois à leur perte ?

La question de la transmission reste entière. Plusieurs réseaux de paysans ont tenté de mettre cette question dans le débat public pour rendre lisible et visible cet enjeu auprès du grand public et ainsi le mettre à l’agenda politique. Mais, aucune loi n’encadre et ne facilite actuellement cette transmission.

Des groupes de citoyens, des collectivités territoriales ou encore des groupements de paysans ont décidé de se saisir de cette question en mettant un accent sur la transmission afin de perpétuer le métier de paysan et ainsi maintenir une dynamique locale sur leur territoire. Pour ce faire, ils se tournent notamment vers le modèle de l’économie sociale et solidaire et envisagent de nouveaux modèles agricoles autour de la création de SCOP par exemple. En effet, la non capitalisation du bien est un élément facilitateur pour transmettre avec des possibilités plus larges d’adhésion.

La transmission ne se limite pas à la ferme

L’éducation joue un rôle central dans la transmission des connaissances et des savoirs. En France, l’enseignement agricole dépend du ministère de l’agriculture. C’est lui qui en définit les programmes et les orientations en termes d’évolution agricole. Au-delà de l’enseignement de techniques agricoles ou encore de connaissances agronomiques, végétales, l’enseignement agricole a sa propre spécificité avec l’enseignement de l’animation socio-culturelle, un espace où les jeunes s’ouvrent au monde, aux sciences sociales en menant leurs propres projets de solidarité ou de sensibilisation au changement climatique.
Cet enseignement souvent remis en question par les paysans à cause de son archaïsme, son manque d’ouverture vers le monde de l’agroécologie et son manque de cohérence avec la réalité de terrain sert tout de même de base pour chacun d’entre eux.


« Parce qu’au fil du temps, on se rend compte de tout ce que nous avons développé en compétences qui viennent pas ou peu des formations que nous avons pu faire, à la limite nos compétences viennent beaucoup de nos formations générales pour ouvrir les choses, que j’ai découvert des choses que je n’aurai jamais découvert »

Mathieu HAMON, GAEC La Ferme des 7 chemins (44)

L’enseignement agricole se base sur les modèles conventionnels : Les connaissances sont organisées par filière alors que les pratiques des paysans sont désormais diversifiées. Avec l’évolution du métier, les normes professionnelles sont ainsi remises en question, « déstabilisées » face aux nouvelles attentes d’exercice du métier d’agriculteur. L’enseignement agricole a un train de retard par rapport aux pratiques et les enseignements intimement liés aux professionnels en exercice. Dans le cadre de leur pouvoir discrétionnaire, les enseignants envisagent de nouvelles possibilités mais cela relève encore de l’exception et limité à quelques expérimentations. Cependant, l’arrivée de nouveaux dispositifs autour de la transition écologique laisse entrevoir une lueur d’espoir pour une refonte de cet enseignement.

Dans le cadre de cet enseignement, les jeunes sont amenés à réaliser de nombreux stages d’immersion dans des fermes partenaires. Réelle opportunité pour le jeune et le paysan de partager et d’apprendre mutuellement.

« On apprend à leurs côtés »

Fabienne CORBE, GAEC Le fournil de la barre (44)

Ces stages sont de belles occasions de transmettre ce qui se vit au quotidien, les réussites et les échecs, et être force de suggestions pour accompagner au mieux les futurs collègues. Les paysans sont animés par l’envie de contribuer à l’évolution des métiers et des pratiques.


« J’ai l’assurance de mon expérience. Quand je reçois un groupe de stagiaires, je leur dis vous avez acheté des livres, c’est bien, vous allez pouvoir faire un bon feu avec et en fonction d’où vous tombez dans un territoire, votre projet vous allez l’adapter. Vous n’allez pas l’adapter aux livres que vous avez lu : On ne peut pas comparer un endroit à un autre endroit »

Stéphane AIRAULT, GAEC Le Jardin des Pierres Bleues (44)

Les connaissances empiriques de chacun sont des atouts pour contribuer à la dynamique territoriale et à la réussite des transmissions.

La transmission des savoirs entre pairs

Cette transmission moins repérable et moins académique est tout autant à mettre en exergue. En effet, chacun s’est attaché à démontrer l’apport des échanges de pratiques et de savoirs entre pairs soit de façon informelle soit à travers les réseaux organisés tels que les CIVAM ou les CUMA. Entre autoformation, formation co-construite au sein des réseaux ou apports d’experts, la transmission des savoirs faire apparaît comme autant d’opportunités de liens sociaux et de formation pour l’évolution des pratiques agricoles et citoyennes des acteurs du monde rural.

« Notre formation est beaucoup plus liée aux réseaux dans lesquels on est aujourd’hui, à notre attention aux choses au fil du temps et à notre expérience »

Mathieu HAMON, GAEC La Ferme des 7 chemins (44)

 

A l’heure où l’Etat français prône la formation tout au long de la vie avec la mise en oeuvre de nouveaux dispositifs notamment pour les salariés du secteur privé, le secteur agricole n’a pas attendu ces coups de pouce et s’est organisé depuis de nombreuses années pour assurer la transmission de ces savoirs en utilisant à bon escient les réseaux existants et le savoir vivre paysan basé sur les échanges et l’entraide.

Le sujet est vaste entre transmission patrimoniale, transmission des savoirs et des connaissances et transmission sociale. Chacune mérite une attention particulière et chacune ne peut se dissocier de l’autre. Peu présente dans les réflexions, la question de la transmission est, cependant, le trait d’union entre les générations. Celle qui assure la courroie entre le passé et le futur et qui permet d’envisager l’avenir soit dans la continuité soit dans la rupture en tenant compte des erreurs et des réussites.

Si vous aussi cette question vous intéresse ou si vous souhaitez apporter votre expérience, n’hésitez pas à nous en faire part.

Cet article fait partie de la série « Enjeux de transition ». Lire la première partie de la série : Face à la guerre foncière, garder les pieds sur terre.

Prochainement dans la troisième partie de cette série : le droit à l’experimentation. Les exploitations agricoles sont des laboratoires grandeur nature, avec une expertise à reconnaître.

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